31 Mars : interview croisée Bulletin de Liaison, version papier #1


par : Contributeur ou contributrice extérieur

Parce que le Daubé n’interviewe guère les manifestants, nous avons décidé de leur donner la parole. Certaines des personnes interrogées ont participé aux actions de casse pendant la manif, d’autres non.

On a beaucoup parlé de la casse et de la violence à la dernière manif. Qu’est ce que ça vous évoque ?
Claude : c’est un peu comme quand tu casses un verre ou une bouteille, c’est pas vraiment fait exprès mais on ne va pas s’excuser !
Morgane : Bah, …, la question est mal posée coco. C’est pas très intéressant ce que tu dis.
Camille : Casser nous permet de nous décharger affectivement d’une violence sociale. Cette violence, c’est celle que l’on ressent en voyant des gens à la rue, c’est celle que l’on ressent face aux rôles sociaux aliénants que l’on nous impose. Cette violence est le produit d’une société individualiste, dans laquelle subsistent des rapports de domination insupportables. Et puis peut-on parler de violence lorsque des vitrines sont cassées ? La violence n’est elle pas plutôt du côté des forces de l’ordre qui envoient nos camarades à l’hôpital et en prison ? Nous ne nous en prenons pas aux personnes mais aux biens.
Dominique : Il est à mon avis essentiel de faire une distinction claire entre violence sur du matériel et violence sur individus. C’est une chose simple mais qui est rarement évoquée. La vraie violence est celle qui est répressive et qui régit nos vies gérées par le(s) pouvoir(s) ; la violence contre du matériel, la « casse » comme on dit, est un moyen d’action et de dénonciation adoptés par certain-e-s qui est en réalité une contre-violence.
Andrea : Un symbole. Le signe que ce qui a animé pendant des années, pendant des siècles, les mouvements de révolte contre l’oppression (les jacqueries, les hérésies, la Révolution Française même si vous voulez), n’est pas mort et ne mourra pas. Pas tant, du moins, que les gestes qui ont exprimé cette révolte ne disparaîtront pas. C’est une sorte de poésie de l’insurrection, une littérature de la rébellion. Et un signe, un symbole, comme tout langage, ça se partage. Et c’est pour ça qu’agir symboliquement n’a pas « aucun sens » comme on l’entend souvent. Parce que c’est petit à petit, par l’addition de ces gestes radicaux, que le monde dégueulasse qu’on nous impose tombera en ruine.

Pourquoi est-ce que vous choisissez ces modes d’action ?
Camille : C’est comme le chocolat chaud, des fois c’est bon. Mais ça reste indigeste pour les intolérants au lactose. C’est une manière de pouvoir se balader en rue sans voir ces connards et ces voleurs qui profitent tranquillement de nous bouffer la gueule. Bien sur c’est symbolique parce qu’on sait très bien que derrière c’est les assurances qui font leur billet. C’est une manière de dire : « penser, s’indigner, c’est très bien mais c’est dans les airs. Plein de gens sont très forts en critique et très ‘’conscients’’ de ce qui se passe mais peu se disent « ok, bon maintenant ça, ça nous fait chier comment on fait pour le poser ». En fait, ce mode d’action ça sert à dire aux puissants et aux autres : « il n’y aura pas de saloperie en plus faite au gens et transcrite sous forme de loi sans que ce soit le bordel ». Et ça, les gouvernants en sont bien conscients.
Claude : Ça nous permet de nous prouver notre force collective et d’aller graduellement vers une insurrection généralisée.
Andrea : Quand tu parles avec tes tripes, c’est que tu parles avec ce qui est le plus profond de chacun d’entre nous. Et c’est là que tu rencontres tes pairs, tes frères, tes sœurs, tes camarades. Deux secondes avant, ils pouvaient avoir un autocollant, un drapeau. Mais quand ça implose, il n’y a plus que ce qui se passe entre nous.

J’ai vu des gens qui s’opposaient à la casse. Certains se sont même interposés physiquement pour protéger des banques. Qu’est ce qui s’est passé plus précisément ?
Dominique : Il faut un peu nuancer le propos. Effectivement, il y a eu des moments où des gens se sont interposés, mais il faut aussi préciser qui sont ces gens. Dans la plupart des cas, ce sont des membres du service d’ordre de la manif’ qui se sont mis devant les vitrines, c’est-à-dire des adhérents de la CGT principalement. Mais il n’y a pas eu d’échanges de coups, plutôt des grosses engueulades. Sinon, même si des gens pouvaient être étonnés ou énervés, ça a plutôt provoqué des discussions (même si elles étaient parfois brèves à cause du contexte) et, heureusement, ça reste compréhensible pour plein de personnes de s’en prendre à des banques ou à un magasin tenu par des fachos.
Claude : Certains cgtistes ainsi que des membres de la FSU ont non seulement condamné la casse mais aussi tenté de faire opposition à l’action des casseurs. Il faut rappeler que ces actions visaient des banques, des agences d’intérim, des agences immobilières, un magasin fasciste et un commissariat de la police municipale. Il me semble qu’il s’agit d’ennemis politiques évidents, qui œuvrent en faveur du maintien de la domination politique et économique inhérente au système capitaliste. Certains syndicalistes se placent ainsi en défenseurs de nos oppresseurs. Avec de tels comportements, ils se substituent à la police, cette milice du capital. A eux de choisir leur camp !
Andrea : Si on a pas les même tripes, c’est pas grave. On se nourrit petit à petit. C’est aussi ça la casse : un pot de gros chocolat à partager. Lentement, parce que ça prend du temps à faire.

Mais en faisant ça, c’est les contribuables qui payent ?
Morgane : Ce système est devenu bien perfide parce que de toute façon il y aura toujours des gens que tu feras chier que tu foutes le bordel ou pas. Il y a des gens qui nettoient les trains après que tu ais voyagé dedans. C’est un taf ingrat. Et, ceux là, que tu foutes le bordel ou pas, ils continueront à bosser pour le ‘’service’’ qu’on te propose.
En outre, compte tenu des centaines de milliards que les grands riches se foutent dans les poches, je considère que la valeur d’une vitrine ne pèse pas lourd. On ferait chier les gens qui cassent des vitrines avec les bénéfices que certains se font ? Faut arrêter de déconner… C’est le même raisonnement qu’avec le chômage, la sécu ou les minimas sociaux. Sauf que nous, on veut pas juste continuer à bosser dans les mêmes travaux pourris avec l’assurance que le capital est plus taxé. Donc la seule solution c’est de s’organiser entre nous et de construire autre chose où on repense radicalement la manière dont on vit ensemble. C’est quand même incroyable le nombre de boulots qui servent à rien aujourd’hui si ce n’est à engraisser des actionnaires.
Camille : Nous faisons cela dans une optique révolutionnaire. Il me semble que ces actions sont nécessaires. Dans tout système capitaliste, la plus grande majorité de la population est seule productrice des richesses. Et cela pour le plus grand bénéfice d’une classe privilégiée composée exclusivement de parasites. Certes les contribuables payent une partie des dégâts, mais uniquement ceux qui concernent les arrêts de tram. mais si nous ne menons pas ces actions nous ne nous émanciperons pas des rapports de dominations politiques et économiques. C’est un mal pour un bien en somme. Je rajouterai que les objets ciblés lors des actions de casse n’ont rien d’indispensables. Nous pouvons tout-à fait vivre sans distributeurs de billets et sans police. Nous espérons voir l’abolition de l’argent et de l’État se réaliser.
Andrea : Si le contribuable est une personne qui assume d’héberger à ses frais les pubs immondes de Bouygues, de Chanel ou de gugus de la sorte, je me dis : je ne suis pas un contribuable.


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