Nuit Debout : points forts et questionnements Bulletin de Liaison, version papier #2


par : Haro !

Rencontres avec des personnes participant aux AG de ville et à la "Nuit Debout Grenoble".

Sur le parvis de la MC2, des tentes, des tonnelles et des marabouts ont été montés, des toilettes sèches ont été construites (« parce que l’AG n’a pas voulu faire une demande de toilettes à la mairie », dixit un « nuitdeboutiste »), et même un bout de jardin a vu le jour sur un coin de pelouse. Le choix de l’emplacement était sans doute consensuel : il n’y a pas de voisins pour protester contre les troubles générés par l’occupation. Mais en s’installant sur cette place proche des quartiers suds, L’AG de ville a sans doute gagné en diversité. Désormais, « étudiants, travailleurs, militants, SDF, précaires, Roms, migrants, handicapés, azimutés » partagent le site dans un « joyeux bordel empreint de mixité sociale ». Antoine, très actif sur l’occupation, confirme : « la société que l’on veut construire doit se faire avec tout le monde, et surtout avec ceux qui dégustent le plus au quotidien ». Et lors d’une assemblée, un sans logement a déclaré au micro : « Au début, j’étais venu pour picoler... et puis en donnant des coups de main, en discutant de politique avec les gens, je me suis rendu compte qu’on construisait quelque chose de chouette ici ».

Comme le dit Olivier sur le site internet de la Nuit debout Grenoble : dans ce mouvement, « il n’y a pas de leader ». L’organisation est horizontale. Raphaël, rencontré sur place, ajoute qu’il y a « une spécialisation des tâches, mais elle est toujours partielle ; ça tourne. La spécialisation est contrebalancée par la transversalité et le caractère informel. Le fait qu’il n’y ait pas de référents, pas de mandats, ça oblige à parler de tout tout le temps, donc on y perd en « rendement », mais ça met tout le monde au même niveau. »

Mais la mixité et l’horizontalité ne font pas de la vie du lieu un long fleuve tranquille. « L’autogestion est un exercice complexe qu’il va falloir continuer à apprendre et à expérimenter pour que ça tourne en roue libre », dit Tom, qui participe régulièrement aux AG. Les deux premières semaines, à partir de 23 heures, l’endroit prenait plus l’allure d’un sound system de festival que d’une assemblée de lutte. Après tout, comme le disait la révolutionnaire anarchiste Emma Goldman : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution ». Et puis, une partie de l’argent récolté à la buvette a été consacré au paiement des amendes infligées aux inculpés de la manif sauvage du 31 mars (voir la présentation de la MMA38). Mais suite à des embrouilles et des agressions commises par des individus alcoolisés lors du second samedi soir, l’AG a décidé l’arrêt de la vente d’alcool et de la musique sur le site.

Antoine constate que « l’occupation permanente est à double tranchant ». Il faut à la fois faire fonctionner le lieu au quotidien et gérer la vie collective. Beaucoup d’énergie est ainsi dépensée, qui ne peut donc pas être consacrée à la réflexion et à l’action politiques. Ce qui explique, d’après plusieurs nuitdeboutistes, l’écueil le plus souvent reproché à la Nuit debout : le manque de fond politique. Mais Rose y voit aussi une autre raison : « J’aimerais que cet espace soit plus politisé mais pour ça, il faut que les militants traditionnels y prennent part aussi. (…) Si le lieu n’est pas politisé, c’est qu’il est fréquenté par des gens qui ne trouvaient peut-être par leur place dans la politique traditionnelle. Tout est à construire et les organisations existantes doivent y prendre part. Pour l’instant, ils dénigrent ou n’y participent pas car ça ne rentre pas dans les cadres habituels. »

Malgré cette relative absence de fond politique dans les AG de ville, certaines personnes semblent tout de même les trouver trop dogmatiques. Ainsi, sur le site de Nuit debout Grenoble, un anonyme a écrit : « Je n’arrive pas à me sentir à l’aise ici. (…) La peur, le sentiment de ne pas être libre de sa parole, de ses idées m’envahit, car sous ses apparences, le dialogue n’est pas véritable ici. Par exemple, oui les AG c’est super, il y a des idées, mais voilà, à chaque fois lorsqu’on arrive au vote, quelque chose me travaille... J’ai souvent eu envie de lever la main pour le « non », pour montrer mon désaccord sur la question posée. Mais le « non » n’est jamais bien reçu. D’ailleurs il n’existe presque pas. Alors soit je ne prend pas part au vote, soit je fais comme les autres, je vote « oui »... car c’est lui qui l’emporte à chaque fois. Mais putain c’est pas ça la démocratie ! »

Un problème se pose donc à la Nuit debout : comment concilier la volonté d’ouverture et d’émulation avec la volonté de définir une ligne politique claire ? Comme le dit Olivier : « il s’agit de renouer avec le débat, c’est-à-dire avec l’Autre – cet Autre pour l’instant si semblable et qui le sera de moins en moins à mesure que le mouvement drainera autour de lui. » Pour l’instant, c’est en dehors des AG qu’ont lieu les discussions politiques : « Partout, tout le monde, tout le temps – ça discute. » Et tandis que les assidus des AG de ville affinent ainsi leurs opinions politiques, le reste de la population, que la Nuit debout voudrait attirer, en reste sans doute assez éloignée. Antoine déclare ainsi que « plus on avance, plus c’est difficile pour quelqu’un d’y prendre part. »

En attendant, il a été décidé en AG de consacrer lors de chacune d’elles un temps au débat politique. Avant même que ceux-ci aient débuté, une chose semble certaine : ce qui réunit les participants et participantes à la Nuit debout, c’est la critique du capitalisme. Antoine l’affirme clairement : « Le capitalisme est notre ennemi », et comme le dit Tom, la Nuit debout est avant tout un moyen « de construire une opposition au capitalisme et à ses dérives. » Mais le mouvement tend-il plutôt à l’abolition du capitalisme, ou prône-t-il un aménagement visant à éviter ses dérives ? Réponse pragmatique : « le positionnement est clairement anticapitapliste, mais parvenir à empêcher ses dérives serait déjà une belle victoire ». A condition, bien entendu, que ça ne le renforce pas, est-on tenté d’ajouter...

Ce pragmatisme ramène à l’idée de « victoires intermédiaires », leitmotiv lancé par un des leaders charistmatiques des Nuits debout au niveau national, présentées comme un rempart contre le risque d’essoufflement. « Retrait de la loi travail, de l’état d’urgence, de la loi sur les renseignements de juillet, etc. » Pour Rose, « c’est comme si on tirait sur la maille d’un tricot pour défaire le tout. » Mais quelle direction le mouvement prendra-t-il par la suite ? Quelles perspectives offre-t-il ? Tom ne s’emballe pas : « Je reste sceptique quant au résultat de cette mobilisation, mais il reste l’espoir que ça crée une émulation allant dans le sens des luttes sociales. » Et pour Antoine, « tout est à construire. Si le mouvement n’est pas à votre image, c’est que vous n’y avez pas encore participé. » « Peut-être que le mouvement s’effritera, mais il restera dans nos esprits. Et ça ne nous empêchera pas de garder la culture de la lutte pour construire les prochains mouvements sociaux ! »

Extraits d’un entretien avec Raphaël, nuitdeboutiste et militant du parti de gauche (PG), le parti d’Elisa Martin, adjointe en charge de la sécurité à Grenoble, qui a parfaitement assumé dans les médias la répression du 31 mars : « Je sens encore un peu des regards ostracisants parce que j’étais en fin de liste sur la liste de Piolle, ce qui est normal, et parce que je suis militant politique, à cause d’une crainte de la récupération, ce qui est légitime aussi. » « La Nuit debout Grenoble, c’est une association informelle qui se voit accorder une occupation de l’espace public en plein état d’urgence. Et ça, c’est aussi un rapport de force – tout le monde a eu peur suite à la casse, à l’évacuation de l’anneau de vitesse sous les gazs lacrymo et à la manif sauvage du 31 mars. (…) Je pense qu’il y a eu une bronca en interne au parti de gauche, et il y a des jetons qui sont tombés dans les têtes à la mairie, et c’est pour ça aussi que ça se passe autrement maintenant. »

Retours sur les actions du mouvement « Nuit debout » :
- Opération « péage gratuit » le 14 avril à Voreppe, pour sensibiliser les automobilistes à la lutte contre la loi El Khomri et appeler à rejoindre le mouvement. Les automobilistes pouvaient passer librement, et des caisses ont permis de récolter des fonds pour aider les personnes inculpées lors des arrestations du 31 mars. L’action a duré 30 minutes.
- Blocage du McDo, le 14 avril aussi. Une farandole humaine a bloqué l’accès au McDonald’s du centre ville pendant 30 minutes. Cette action avait pour but de dénoncer la politique salariale et environnementale de cette grande enseigne.
- Action Panama devant la société générale le même jour. 40 personnes déguisées avec palmiers et faux billets devant une des agences de la société générale à Grenoble afin de dénoncer les paradis fiscaux.
- Pique-nique gratuit à Carrefour Grand-Place le 24 avril. Une soixantaine de personnes ont invité les clients à venir goûter des produits (essentiellement Nestlé et Monsanto) dans les rayons afin de discuter de la politique salariale et environnementale de l’enseigne. 40 minutes après, elles sont ressorties du magasins sans encombres avec une vingtaine de CRS en guise de haie d’honneur.


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