Un air de déjà vu : CPE, Retraites et Loi Travail Bulletin de Liaison, version papier #2


par : Haro !

Ces dix dernières années, la France a connu toute une série de réformes dans les secteurs de l’éducation, de la protection sociale, des retraites et du travail, qui ont entraîné des mouvements sociaux de plus ou mois grande ampleur. Deux d’entre eux se sont particulièrement démarqués : la mobilisation contre le « contrat première embauche » (CPE) en 2006 et celle contre la réforme des retraites en 2010.

La première, parce qu’elle a abouti au retrait du CPE. La seconde, en raison de la grève générale reconductible qui a failli paralyser tout le pays, provocant l’inquiétude des dirigeants politiques et économiques, sans pour autant faire plier le gouvernement.
Dans cet article, nous allons revenir sur ces luttes, pas seulement pour parler du passé, mais aussi pour essayer de comprendre les raisons de la réussite ou de l’échec de ces mobilisations, espérant ainsi participer à la réflexion sur le mouvement en cours contre la loi travail.

Le CPE
Le contrat première embauche, instauré par l’article 8 de la loi insidieusement nommée « pour l’égalité des chances », imposait aux jeunes qui le signeraient une « période de consolidation » de deux ans au cours de laquelle leur employeur pourrait les licencier sans motif. Et en cas de démission avant la fin de cette période, ils ne bénéficieraient pas d’indemnités chômage…

Le mouvement contre cette infamie a débuté tardivement, deux jours seulement avant l’adoption du projet de loi par le Parlement le 9 février. Pour autant, les opposants ne se sont pas laissé abattre : le 28 février, des manifestations nationales ont rassemblé près de 3 millions de personnes. Rebelote les 7 et 18 mars, avec à chaque fois plus d’un million de manifestants déterminés. De nombreuses universités, des lycées, mais aussi des gares et des routes ont été bloqués, paralysant une partie du pays. Toutes les journées de mobilisation se prolongeaient par des manifestations sauvages et des affrontements avec les forces de l’ordre.
Fin mars, le gouvernement a commencé à lâcher du lest : modifications de l’article instituant le CPE, suivies d’annonces de Chirac, alors président, puis de De Villepin, 1er ministre, qui ont tous deux déclaré que le texte ne serait pas appliqué. Finalement, une nouvelle loi, adoptée le 21 avril, abrogera l’article 8 de la loi.

La réforme des retraites
Cette réforme prévoyait notamment un relèvement de l’âge de départ à la retraite de deux ans et un relèvement à 67 ans de l’âge à partir duquel on peut percevoir une retraite complète sans avoir cotisé assez longtemps. Comme l’ont alors dénoncé syndicalistes et économistes, cette réforme n’était en rien guidée par des impératifs économiques, mais avait pour seul but le gel des cotisations patronales.
Des manifestations de grande ampleur ont eu lieu à l’automne 2010, réunissant jusqu’à 3,5 millions de manifestants le 19 octobre. La grève reconductible a été décrétée par une large intersyndicale. Très suivie par les transporteurs routiers et les raffineries de pétrole, elle a entraîné progressivement une paralysie de toute l’économie. Le 18 octobre, entre 2 500 et 2 600 des 4 800 stations-service du pays connaissaient une pénurie d’essence.
A ce moment, le fort soutien de la population pour le mouvement a nettement chuté dans les sondages (de plus de 70 % à moins de 50 %). Les syndicats ont alors commencé à faire machine arrière. La loi sera adoptée le 27 octobre 2010, puis promulguée par Sarkozy le 10 novembre sans que le gouvernement ait cédé sur quoi que ce soit.

Grandeur et décadence des mouvements sociaux.
S’il peut sembler que la mobilisation de 2006 a été victorieuse alors que celle de 2010 a échoué, il faut relativiser : la revendication de départ, en 2006, était le retrait de l’ensemble de la loi, dont le CPE n’était qu’un article. On peut néanmoins faire des hypothèses et essayer de comprendre ce qui a marché ou n’a pas marché dans un cas comme dans l’autre.
Tout d’abord, on ne peut pas exclure que certains éléments extérieurs aux mouvements de contestation aient pu jouer un rôle. En 2006, de basses manœuvres politiques ont sans doute profité à la contestation ; Sarkozy, alors président de l’UMP et ministre de l’intérieur, lâchant Chirac et De Villepin, ses rivaux en interne, sur le sujet du CPE. En 2010, par contre, parvenu au pouvoir et droit dans ses bottes, le même s’est montré inébranlable face aux opposants qui faisaient grève et descendaient dans la rue.

Mais on peut aussi avancer des analyses internes aux mobilisations : si le blocage de l’économie a été nettement plus fort en 2010, lorsqu’il était impulsé par les syndicats, il était aussi, pour la même raison, plus facilement contrôlable par le pouvoir : quelques pressions auront peut-être suffi à ce que les dirigeants, notamment de la CFDT et de la CGT, lâchent leur base. A moins que ces pressions n’aient même pas été nécessaires, les centrales syndicales reculant d’elles-mêmes face à la baisse du soutien populaire au mouvement. Sans compter que le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, aurait préféré couper l’herbe sous le pied de la frange la plus radicale de son organisation qui le menaçait en interne. En 2006, en revanche, les syndicats n’ont pas été les principaux moteurs des nombreux blocages d’universités, de lycées, de gares et de routes qui ont fait plier le gouvernement, même s’ils y ont participé. Ce sont plutôt des groupes indépendants d’eux, des étudiants et des lycéens qui étaient à leur initiative.

Qu’en conclure ? Faut-il, pour qu’un mouvement social soit victorieux, que les bases les plus offensives des syndicats prennent le pas sur leurs directions ? Les dirigeants politiques redoutent-ils davantage l’agitation sociale quand elle échappe au contrôle des syndicats ? Un blocage réellement efficace de l’économie peut-il se faire sans le soutien des grandes centrales syndicales ? Et la population serait-elle prête, dans sa majorité, à accepter de se serrer la ceinture pendant quelques semaines en cas de blocage total du pays ? L’enjeu, ou plutôt les enjeux – empêcher la promulgation de la loi El Khomri, mais aussi faire la nique au Medef et au gouvernement, à ses ordres, et peut-être s’organiser pour aller plus loin dans l’opposition au système socio-économique actuel – lui apparaîtront-ils comme suffisamment importants pour accepter ce sacrifice temporaire ?


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