Panorama d’un début de mouvement Bulletin de Liaison, version papier #1


par : Haro !

Récits et mise en perspective.
Grenoble, mars 2016.

Avant le 9 mars.
Alors que le gouvernement nous mitonnait une loi anti-sociale, quelques mois seulement après l’ambiance d’unité nationale qui a suivi les attentats de Paris, les bureaux nationaux des centrales syndicales ne bougeaient pas. Chose inédite, la défense des droits sociaux est finalement venue par internet, via des « youtubeurs » isolés puis réunis derrière le #onvautmieuxqueça. On sent la pâte des réseaux post-indignés, qui, en l’absence de mouvement social depuis cinq ans, remplacent le syndicalisme sur son propre terrain en matière d’enjeux nationaux.

Le 9 mars.
Du monde, des sourires, des souvenirs. Ce jour là on a eu deux surprises : la gauche sait encore descendre dans la rue, et on aime quand même bien quand elle le fait. Même si ça n’est pas très déterminé, même si c’est beaucoup de folklore, et qu’on ne s’entend pas à cause de la musique assourdissante des camions-sono. On aime bien parce que ça fait remonter les souvenirs des mouvements sociaux de 1995-2010. On se fait vieux…

Entre les 9 et 18 mars.
Après les surprises du 9 mars, ce qui traine dans toutes les bouches et radios, c’est le retour mythique du CPE. À travers cette étrange rumeur émerge surtout l’incapacité des différentes tendances de la gauche, radicale comprise, à imaginer une manière de s’opposer au gouvernement. Quand les patrons du BTP ou de l’agriculture veulent se faire entendre, ils sortent leurs engins ou ravagent des préfectures à grand renfort de fumier. Mais la gauche, elle, ne sait plus. Heureusement que l’orgueil gouvernemental est là pour doper la mobilisation...
Mais derrière cette mobilisation du 9 mars, outre la défense du code du travail, on sent bien qu’il y a aussi autre chose qui couve. La constitution d’une « AG de ville », regroupant des individus, des groupes plus ou moins organisés, et des syndicats, impulse une dynamique en ce sens. Elle provoque des rencontres et des alliances qui se traduisent en actes, même si elle reste assez faible politiquement, le débat d’idée en étant globalement absent - c’est à dire précisément ce qui permet de faire des choix politiques. Une ambiance qui contraste précisément avec l’agitation politique et idéologique qui caractérisait le mouvement anti-CPE.

Le 18 mars.
Ce jour là, on sent que les syndicats surjouent la force : parce qu’ils ne sont pas à l’origine du mouvement, ils se doivent d’en être après coup. Mais à mi-parcours d’une manifestation bien dans les clous, et bien cadrée par les services d’ordre des organisation de salariés ou de jeunesse, 300 personnes débordent les cordons syndicaux à l’angle Gambetta-Lesdiguières, refusant de finir à Verdun. Le mot d’ordre est crié : au siège du PS ! Cette première manifestation sauvage est composée de groupes plutôt jeunes, ainsi que de quelques manifestants ou syndicalistes plus enthousiasmés par cette version, derrière une énigmatique banderole de tête « on est nombreux/on fait ce qu’on veut ». On sent qu’il y avait l’envie que le réel s’incline vers l’expression d’une vrai colère, et s’éloigne du folklore militant. « La rue est à nous », qu’ils disaient avec joie et détermination, en empruntant le cours Berriat. Oui, mais pas longtemps : arrivés à Jean-Jaurès, un cordon de CRS barre la route, et face à la police, c’est un autre folklore qui se joue : des lacrymos, et un premier blessé par la police. Le siège du PS, ce sera pour une prochaine fois, mais la journée aura marqué l’émergence d’une force nouvelle à Grenoble : plusieurs centaines de personnes partagent l’envie de prendre la rue.

Le 24 mars.
Dans la semaine, la CGT avait annoncé à l’AG de ville une action contre le PS. Le 24, à 10h du matin, il y a déjà une cinquantaine de flics au départ de la manifestation, devant le local du PS, rue N. Chorrier. Le camion-sono crache inlassablement ses grésillements aux rares personnes qui ont fait le déplacement. On ne sent aucun enthousiasme. Avant le départ, l’orateur de la CGT, drapeau du Che à la main, demande depuis le camion aux « camarades CRS de se pousser un moment ». Les flics font quelques pas vers la droite, quelques oeufs volent sur les volets du local fermé, et les casqués refont quelques pas vers la gauche. Un pitoyable coupé-décalé qui recommencera à l’identique à la fin du parcours, devant le siège des Républicains. Une vraie mascarade.
À ce moment, on sent justement que parmi les manifestants, il y en a qui n’ont pas envie d’en rester là. Nouveau départ en manifestation sauvage. Seulement, la police bloque tout le monde 100 mètres plus loin, et c’est parti pour une heure de valse à Chavant, police contre jeunes, le camion de la CGT coincé au milieu.

Tout se jouera le 31.
Après le 24, il flotte dans l’air une évidence : tout se jouera le 31. Jusqu’ici, il n’y a eu que très peu de grèves en France, et sans grève, il n’y a pas de mouvement social. Certes, les violences policières attisent un peu les braises, avec les scandales parisiens du jeune qui se prend un uppercut au lycée Bergson, ou l’expulsion de l’occupation de Tolbiac. Mais autour de Grenoble, la situation ne semble se jouer ni dans les boîtes, ni dans les facs, ni dans les lycées. Pour le moment, les syndicats promènent la marionnette des conflits sociaux, la jeunesse fait l’expérience des affrontements et de l’organisation, et l’on sent une certaine aspiration à l’autonomie des luttes, provenant d’une certaine désillusion face aux modes d’action classiques. Parmi cette frange de la jeunesse révoltée, plus aguerrie aux occupations issues des mouvements Zad ou Indignés, il se dit parfois que « manifester, ça change que dalle », mais on entend aussi dans les cortèges ce slogan : « jeunes, déter’, et révolutionnaires ! ». « Nous savons qu’un mouvement qui désire, réellement, se donner les moyens de gagner, ne se pose pas la question de la massification comme on l’entend à toutes les sauces, mais celle de la justesse et de la détermination » dira un tract distribué le 31.

Le 31, un mouvement va naître, et il se dessine, à Grenoble comme ailleurs en France, l’émergence d’un nouvel équilibre entre, d’une part, les catégories militantes issues des mouvements des années 90 et 2000, et d’autre part une nouvelle frange de la population, plus proche des milieux alternatifs et associatifs, qui passe à l’action. L’État, de son côté, démontre le niveau sécuritaire désormais atteint. La police, forte d’un taux record d’enrôlement depuis les attentats, et légitimée par l’état d’urgence, frappe sans retenue.

Où est l’avenir des conflits sociaux, d’où vient l’énergie des luttes d’envergure nationale ? Qui veut encore défendre le monde du travail, tant la nécessité de créer une nouvelle société crève les yeux ? Une partie de la réponse vient peut-être des tentatives de territoires libérés dans les métropoles et en dehors. Quant à ce mouvement, au-delà de l’opposition à cette loi, il nous offre du temps et des espaces où exercer notre liberté commune. Et tout cela est bon à prendre.


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