La sécurité d’un monde qui s’écroule A propos du mouvement de panique qui a fait 1500 blessés à Turin

1er juillet 2017

Quelques amis de Qui e Ora étaient présents samedi dernier place San Carlo à Turin, pendant la projection du match de Champions League, quand ils se sont soudain trouvés pris dans la situation délirante de psychose collective qui a provoqué près de 1500 blessés. C’est une contribution « à chaud » qui, plus que de faire une analyse approfondie de ce qui s’est passé, cherche à raconter de l’intérieur, mais le fait en signalant des problèmes, des questions qui sont celles qui touchent désormais l’Occident dans son ensemble. Pour Qui e Ora c’est un excellent appui à l’introduction d’une discussion plus ample et approfondie sur « terrorisme, anti-terrorisme, sécurité et solidarité » [...].

Qu’est-ce qui s’est passé place San Carlo ?

Alors qu’à Cardiff les équipes entrent sur le terrain pour jouer la finale de la Champions League, à Turin 30 000 personnes se regroupent sur la place pour regarder la partie sur un écran géant. Ce sont les deux possibilités de vivre de manière collective l’événement, de faire l’expérience partagée du supporter, mais avec une différence substantielle entre les deux : si aller au Pays de Galles signifiait dépenser des milliers d’euros, être dans la rue à Turin était au contraire gratuit. Et en effet la place San Carlo est bondée de gens provenant de toute l’Italie : familles, jeunes, ultras, immigrés ou encore personnes âgées. Tous ensemble dans une mer de contradictions.

Jusqu’au but du trois à un, tout se passe de manière normale : drapeaux, chœurs, quelques fumigènes. Puis, soudain, le chaos. Sans aucun motif apparent, une vague de personnes commence à se déplacer d’une manière décousue. Dans l’étonnement général, alors que tout le monde se demande encore ce qui est en train de se passer, la panique commence à se diffuser comme une traînée de poudre. Juste le temps de se figurer la possibilité d’un attentat qu’arrive une seconde vague, encore plus écrasante. À partir des reconstitutions, elle semblerait provoquée par la rupture du parapet d’un parking souterrain. De toute façon, c’est la débandade définitive. La place se vide à la hâte et, dans la fuite, à cause de la bousculade et des tessons de bouteilles par terre, de nombreuses personnes sont écrasées ou blessées. La police est prise dedans : les agents errent effarés et confus, privés d’une quelconque stratégie d’intervention, contribuant à leur tour à alimenter la panique. Du haut-parleur arrive l’annonce d’évacuer la place.

« Ici, celui qui ne terrorise pas se rend malade de terreur. »

Nous pensons que ce qui est arrivé est le résultat d’une « société » toujours plus malade de terreur. En allant à Turin, en effet, probablement tous ont été effleurés par la crainte d’un possible attentat terroriste. Du reste, toute situation de masse, que ce soit un voyage en métro ou un concert, est arrivée aujourd’hui à être perçue comme potentiellement dangereuse. Et cette fois une fausse alerte a été suffisante pour transformer la psychose en réalité. 1527 blessés est un chiffre incroyable, effrayant. Encore plus incroyable et effrayant à la lumière du fait que, concrètement, il ne s’est rien passé. Un bilan digne d’un vrai attentat. C’est ce qui est, à notre avis, la vraie question, la plus importante, celle qui au-delà des particularités devrait réellement nous intéresser. Et avec urgence. L’anxiété, la peur, la terreur sont des émotions – humaines, trop humaines – qui sont en train de creuser toujours plus en profondeur l’imaginaire de la population. Sont-elles en train de prendre le dessus sur le fait d’imaginer la possibilité de vivre bien ensemble ? Peut-être. Inutile de l’ignorer, ou encore pire de le nier. Si nous nous posons dans la position de ceux qui veulent transformer l’existant, nous devons avant tout assumer cette difficile réalité.

Chasse au monstre

Un des problèmes les plus évidents de cette place a été l’incapacité d’individualiser un ennemi et, en conséquence, celle de trouver des alliés. Dans un cortège, quand la police charge, nous pouvons réussir à nous opposer à la panique puisque ce contre quoi il faut se défendre collectivement est évident. Dans les attentats de Londres, quand le commando de l’EI est entré en action, malgré la peur, quelques personnes ont cependant su réagir. Au contraire, si ton ennemi est le fantasme d’un terroriste généré par la psychose, une grande hallucination collective, on réussit difficilement à le personnifier. Il y a donc deux alternatives : ou on fait un effort et on s’aide à retrouver de la lucidité, ou on s’abandonne à l’irrationalité. Cette irrationalité peut prendre des formes différentes : à Turin elle a pris celle d’une fuite tragique et décomposée, mais pouvons-nous imaginer quel aurait pu être l’épilogue si sur la place il y avait eu un arabe avec un turban et un sac à dos ? Aujourd’hui, nous serions probablement en train de raconter une autre histoire.

La recherche forcenée d’un bouc émissaire à laquelle nous assistons ces jours-ci va dans ce sens : pour ne pas se sentir coupables on pointe le doigt contre quelqu’un d’autre, en s’auto-acquittant de ses propres responsabilités. Si pour les gens ce mécanisme sert à trouver une excuse à leur propre irrationalité, pour le pouvoir cela sert au contraire à justifier sa propre inefficacité, en se déresponsabilisant de l’échec dans la gestion de l’ordre public. Pour ne pas mettre en discussion la soi-disant infaillibilité du dispositif de sécurité, vantée en grande pompe par les autorités, il est nécessaire d’individualiser à tout prix un coupable interne à la place même. Tout d’abord le monstre est un jeune homme « dans la pose typique du kamikaze », dont l’unique responsabilité effective a été celle de ne pas s’échapper, puis ce sont les « ultras interdits [de stade] » (non seulement ultras, mais en plus interdits : double mise au pilori !). Comme s-ils avaient rendu inefficace le dispositif. Tout cela est évidemment absurde, et si les gardiens de l’ordre et les journalistes veulent vraiment trouver un coupable, alors peut-être devraient-ils commencer à se regarder dans le miroir.

Gouvernement de la peur et illusion sécuritaire

D’un côté, les médias, avec leur discours obsessionnel sur le terrorisme, ont alimenté et continuent à alimenter la psychose. Du reste, ce n’est sûrement pas une nouveauté que la société du spectacle, à travers le perpétuel bombardement de stimuli, agit sur la formation d’une pensée commune. À force d’en parler, c’est comme si le terrorisme était déjà là. Le paradoxe est qu’en Italie, pour le moins jusqu’à maintenant, en réalité il n’y a jamais eu d’attentats de ce type [Ndt : au moins pas depuis les attentats fascistes des années 70 et 80].

De l’autre côté, c’est aussi vrai que le terrorisme est une menace réelle. La contemporanéité entre les faits de Turin et les attaques de Londres doit faire réfléchir. La multiplication des différents attentats qui se sont succédés dans les deux-trois dernières années en Europe a produit des effets sacrément concrets : des milliers de blessés et des centaines de morts. Donc oui, en quelque sorte nous sommes sous attaque, et nous ne pouvons pas ne pas nous sentir impliqués. Les cibles ne sont pas les politiciens ou les patrons, mais c’est nous. Que cela nous plaise ou pas, nous devons assumer cette réalité gênante. Dans l’imaginaire commun la sécurité est devenue un besoin concret, qui nécessite des réponses tout autant concrètes.

Pour leur part les gouvernements, avec leurs propres modalités, essayent de donner ces réponses. Des militaires dans les rues, des rafles dans les quartiers, des contrôles au faciès sont désormais acceptées comme les uniques réponses possibles. Quand la peur règne, quand on se sent impuissant face au danger, on est disposé à tout sacrifier ou presque au nom de l’ordre, et l’état de police est ainsi invoqué. En ce sens, la peur même est devenue une stratégie de gouvernement. Mais cette stratégie naît tronquée. À Turin, par exemple, le dispositif déployé dans la rue voulait précisément être une réponse à ce type d’anxiété. Personne ne pouvait mettre en discussion la nécessité des contrôles à l’entrée de la place, les fouilles étaient plus que compréhensibles, l’interdiction des bouteilles en verre avait une raison d’être. Il est tout autant évident, cependant, que tout ce dispositif, quoi qu’en disent le chef de la police, le préfet et le maire, n’a absolument pas fonctionné. Au contraire, dans certains cas, en raison de son inefficacité, il a même, si c’est possible, empiré la situation. Les contrôles à l’entrée se sont révélés être des obstacles au moment de la fuite, les haut-parleurs au lieu de ramener le calme ont provoqué l’effet contraire, on ne pouvait pas entrer sur la place avec des bouteilles en verre pour ensuite se retrouver à les acheter aux bars et aux vendeurs ambulants à l’intérieur de la place.

Le point central de la question est pourtant autre. Le risque n’est jamais éliminable entièrement. Même si le dispositif mis en œuvre s’était révélé parfait, la liste des éventualités se serait néanmoins avérée infinie. On ne peut même pas imaginer une mise en sécurité absolue d’un événement, ou plus généralement d’une métropole.

Et nous ?

L’habitude à déléguer, typique de la société occidentale et de la démocratie représentative, a fini par déresponsabiliser complètement les gens. Si sur la place il y avait eu le sens commun d’une puissance, même seulement un groupe compact de 30 personnes, peut-être que les choses auraient pu se passer différemment. Parmi les premières hypothèses qui ont circulé sur la place il y avait celle d’un attentat avec des couteaux. Si cette hypothèse s’était révélée vraie, il aurait probablement suffit d’un peu de responsabilité collective et d’un peu de courage pour s’occuper du problème. Au contraire, dans la passivité de la délégation, en absence de liens de confiance, dans la société de l’individu atomisé, la fuite reste malheureusement le choix le plus compréhensible.

Après une soirée de ce type, de nombreuses personnes ont dit « plus jamais tous ensemble dans la rue ». L’idée de ne plus pouvoir vivre un grand événement collectivement est une défaite pour tout le monde, et peut-être notre devoir devrait justement être celui de ne pas céder à la résignation. Nous ne sommes pas en train de dire que nous pouvons donner du courage au monde entier, mais que peut-être nous devrions assumer de le faire au moins à l’intérieur des espaces d’autonomie que nous sommes en mesure de nous tailler.

Nous aussi nous nous sommes sentis découragés à assister à la fuite générale où chacun pensait exclusivement à sauver sa peau sans s’occuper trop des autres. Pourtant, à bien regarder, la solidarité n’a pas été complètement absente. Il faut lutter contre le discours selon lequel l’échec de cette « société » coïncide avec la fin de toute relation humaine possible. Quelqu’un s’est arrêté pour aider les autres : si l’enfant gravement blessé n’est pas mort c’est parce qu’un jeune homme s’est préoccupé de le porter, certains restaurants ont ouvert leurs portes, certaines familles se sont recomposées grâce à l’aide réciproque. Et c’est cela la donnée la plus importante, celle sur laquelle il faut maintenant essayer de construire.

La sécurité est une nécessité, la solidarité devrait être sa forme. Cessons de penser qu’il s’agit d’un faux besoin, ou de quelque chose par nature réactionnaire, parce que le problème aujourd’hui est plus réel que jamais. Et si nous ne voulons pas rester écrasés par les ruines de ce Monde, nous devons en prendre acte. Commençons à en parler.

Quelques camarades présents Piazza San Carlo




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